Disney Legacy

04 juin 2021

Critique de The Mandalorian (saison 2)

Telle est la voie. La phrase à laquelle s'accroche Din Djarin pour tracer son chemin dans la galaxie et que Jon Favreau s'est promis de déconstruire dans cette deuxième saison pour que son héros puisse se libérer de ses entraves. Depuis qu'il a décidé de son plein gré de renoncer à ses engagements en sauvant l'enfant des mains des impériaux, le Mandalorien a sans le savoir franchi un pas décisif. De nature obéissante et impassible, il se découvre un libre arbitre qui lui était jusqu'alors refusé par son crédo et va se lancer dans un long questionnement intérieur. Tout comme le bébé qu'il a sous sa garde, rien ne détermine à l'avance son destin. En partant à la recherche d'un Jedi à qui il doit remettre son petit protégé, c'est une nouvelle conscience qui émerge chez lui ainsi qu'une meilleure compréhension du monde. Les clés lui sont données progressivement pour qu'il élargisse sa vision de l'univers Star Wars en même temps que le spectateur qui, lui, en apprend davantage sur cette période encore nébuleuse.

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Sous la caméra de Favreau lui-même, Mando revient au sommet de sa forme, dans un premier épisode spectaculaire, aux prises avec un Dragon Krayt. Réintroduit en beauté, c'est par la suite que le personnage va s'humaniser de plus en plus grâce à ses nombreuses rencontres. Tandis que la saison 1 explorait sa personnalité en fonction des individus avec qui il s'alliait (son dévouement avec les villageois, son expérience avec les assassins), la saison 2 va éclaircir les zones d'ombres sur la Tribu qui l'a recueillie et sur sa moralité. Un premier twist très malin nous révèle sa véritable affiliation, apportant à la fois un autre point de vue sur sa façon de penser radicale (les dogmes établis dans la série dont la provenance restait inconnue) et plusieurs possibilités quant à la manière dont il devra s'émanciper dans le futur. Mais c'est sa relation avec son minuscule compagnon de route qui va constituer le coeur de l'histoire.

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Alors qu'il le transportait à ses débuts comme un poids mort, le Mandalorien cesse lentement d'étiqueter le bébé pour accepter le lien qui l'unie à lui. Il n'est plus un colis ou un objectif de mission mais bien son enfant et ce grâce à un seul mot : Grogu. Dès l'instant où son vrai nom est enfin prononcé, cela a l'effet d'un réveil pour son protecteur qui répond à son instinct paternel. Les éléments présentés prennent tout leur sens (le running gag de la boule du levier, le vaisseau qui sert de maison, la communication entre les deux souvent difficile, l'absence de distinction entre le bien et le mal qui peut pousser ce petit être inoffensif à étrangler un quidam) et Din Djarin gagne fortement en épaisseur, n'hésitant pas à enfreindre les règles pour sauver ce qu'il considère comme étant son fils et à oublier son éducation d'extrémiste. Ses deux retraits du casque sont par ailleurs l'occasion pour Pedro Pascal de montrer l'étendue de son talent même pour seulement quelques minutes, dévoilant la réelle fragilité de Mando qui se ressent au-delà de sa voix.

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La saison 2 de The Mandalorian est également un moyen pour Lucasfilm d'entrer dans une phase capitale et non moins risquée pour les années à venir, celle du cross-média. Là où la première saison restait modérée, la nouvelle crée une infinité de ponts en voyant Mando côtoyer les plus grandes légendes de Star Wars, des plus anciennes aux plus récentes. Si le démarrage se fait en douceur avec le marshal Cobb Vanth, joué par un sympathique Timothy Olyphant et issu des romans Aftermath; les choses sérieuses commencent avec l'arrivée de Bo-Katan Kryze qui vient affirmer la continuité directe avec The Clone Wars et Star Wars Rebels. Après lui avoir prêté sa voix dans les deux séries animées, Katee Sackhoff joue la leader des Nite Owls en chair et en os et retranscrit tout naturellement l'orgueil et l'assurance du personnage, toujours résolu à reconquérir Mandalore. Sa venue installe des pistes d'ores et déjà prometteuses concernant les tensions entre les clans, dues au nouveau détenteur du sabre noir.

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Mais c'est le treizième chapitre qui renoue définitivement avec la magie originelle de Star Wars puisque le fils spirituel de George Lucas y baptise la création dont il est le plus fier, Ahsoka Tano. Plus endurcie que jamais, la Togruta est interprétée pour la première fois en live action par une Rosario Dawson habitée et méconnaissable qui resplendit à chacune de ses apparitions. Sa présence solaire correspond à l'idéal que la saga a longtemps fait des Jedi, Dave Filoni la filmant telle une chevalière errante coupée de son peuple et de la politique, désintéressée et consacrant sa vie à aider les opprimés. Tout en subtilité, l'actrice parvient à montrer le visage désabusé de cette survivante qui ne partage ses blessures avec personne tandis que le réalisateur la met dans une position où elle retrouve les mérites de son enseignement. Filoni l'utilise avec énormément d'ingéniosité autant pour lever le voile sur les origines de Grogu que pour faire évoluer Din Djarin, total étranger à la Force et à ceux qui la ressentent. Une rencontre qui nous ramène aux premiers pas dans La Guerre des Étoiles entre Luke et Obi-Wan.

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Dans un genre plus empoté, la grosse gâterie est le retour de Boba Fett, second couteau sous-exploité dans les films mais élevé au rang de personnage culte dans l'UE. Si Robert Rodriguez signe l'épisode le plus moche esthétiquement parlant, le tournage s'étant déroulé dans la précipitation, le cinéaste se rattrape néanmoins sur la représentation de Fett durant ce chapitre très musclé. Descendu de son piédestal, le chasseur de primes doit littéralement se battre pour reprendre son statut et justifier sa popularité. Rodriguez fait le choix de s'éloigner de l'image de l'exécutant silencieux pour en faire un prédateur enragé et le résultat est payant. Avec ou sans armure, les combats l'impliquant sont d'une violence rarement vue dans la franchise et la sauvagerie des coups ne manque pas de faire sursauter. Temuera Morrison hérite légitimement du rôle, ayant campé Jango Fett et les clones dans la Prélogie, et son idée de mélanger sa culture maorie aux techniques martiales renforce la bestialité de ce revenant de l'ancienne trilogie.

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Favreau et Filoni embrassent l'héritage de l'Univers Étendu mais ne se limitent pas à des allusions faciles pour le faire vivre. Le clou du spectacle a beau être bien évidemment l'intervention héroïque de Luke Skywalker durant une séquence de sauvetage iconique, son caméo est une fausse surprise puisqu'il n'est que la conséquence logique du teasing préparé depuis la saison 1. Tout en connectant fermement les dérivés de la licence entre eux, son moment de bravoure pose un douloureux contrecoup en séparant un père de son fils car telle est la philosophie de l'Ordre que suit le maître Jedi. Les adieux, même s'ils ne sont probablement que temporaires, sont déchirants et prouvent que l'attachement du public n'est pas faussé par des échos nostalgiques mais qu'il est bien dû à ces passages de pure humanité qui ont toujours cimenté les récits de Star Wars. Assurément un bon coordinateur, Favreau arrive à tirer du bon de ses collaborateurs, y compris Peyton Reed qui a la charge du finale season.

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Revenus de la première saison, Bryce Dallas Howard et Rick Famuyiwa livrent des épisodes carrés et bien construits tout comme Carl Weathers, chacun parvenant à s'axer sur des thèmes qui étoffent le contexte (les retrouvailles d'un couple ordinaire, le rétablissement d'une ville, les traumatismes causés par la guerre). Des arcs sont prolongés pour suivre les répercussions des actions du Mandalorien (la Nouvelle République qui reste aux aguets, la survie de Fennec Shand, la rédemption de Mayfled) et d'autres annoncent des événements de grande ampleur (Thrawn toujours en activité, les expériences de clonage). Sans que ça soit novateur et toute proportion gardée, Favreau et Filoni savent faire preuve d'audace au sein de la série quand cela vient aider la narration (la transition au 16/9 pour l'attaque du Dragon, la destruction du Razor Crest, Grogu absent de tout le Chapitre 15) et les petites déceptions sont pardonnables (le duel avec Moff Gideon conduisant à relancer le suspense jusqu'à la prochaine saison) car soit minimes soit rattrapables.

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Avec ces 8 nouveaux épisodes, The Mandalorian monte de plusieurs crans en émotion et en grand spectacle, s'inscrivant comme le successeur de The Clone Wars et de Star Wars Rebels tout en ne perdant pas son identité et son âme propre. En dépit de ses petits couacs, la série sait être généreuse, honnête, accessible et il y a fort à parier que Din Djarin et Grogu deviendront un duo emblématique de l'univers Star Wars, s'ils ne le sont pas déjà devenus.

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Critique de Raya et le Dernier Dragon

Depuis leur combo gagnant en 2016 avec les sorties successives de Zootopie et de Vaiana, la légende du bout du mondeDisney sont arrivés à un moment charnière de leur nouvelle ère de succès. Celui qui découle sur deux voies possibles, la continuation de leur retour en force ou le point terminal de leur résurrection. Attendu au tournant sur la fin de la décennie, le studio aux grandes oreilles n'a finalement que deux films à proposer sur une période de quatre ans, et qui plus est, deux suites qui, en-dehors de leurs bonnes performances commerciales, recevront un accueil très tiède. Ralph 2.0 divise sévèrement les fans par ses choix scénaristiques contestés et La Reine des Neiges II provoque l'indifférence, jugé trop anecdotique et inconsistant. Le licenciement de John Lasseter ajoute une pression supplémentaire sur les épaules des équipes qui doivent trouver un moyen de perpétuer son héritage tout en préparant le terrain pour les années à venir. Savoir trouver le juste milieu entre terrain connu et dépaysement, une mission que doit remplir le premier Disney des années 2020, Raya et le Dernier Dragon.

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Ce renouveau s'exprime dès qu'entre en scène le personnage-titre. Sur une imagerie convoquant western et monde post-apocalyptique, Raya sillonne les restes d'une nation déchirée, s'habituant à la vue des corps pétrifiés mais toujours prête à dégainer en cas d'attaque. Immédiatement, elle prend à revers le schéma traditionnel des héroïnes phares de Disney, mimant presque les créations de Hayao Miyazaki. Aguerrie et désillusionnée, Raya a déjà roulé sa bosse dans tout le royaume et son bagage ne fait aucun doute. À l'inverse de plusieurs de ses consœurs, elle ne pénètre pas dans un monde qui lui est étranger mais en fait partie en tant que survivante depuis longtemps, connaissant chacun de ses dangers. Son rôle princier est réduit le plus possible pour mettre l'accent sur son caractère guerrier, une facette que l'on retrouve dans son physique, incluant un visage plus carré et un corps musclé. Femme meurtrie, son vrai voyage va être d'apprendre à retrouver son innocence perdue.

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Car ce n'est pas un hasard si elle n'est reconnue comme étant une princesse qu'une seule et unique fois, ses responsabilités l'appelant à être gardienne d'une pierre magique et de ce fait, gardienne de la paix. S'articulant autour de quatre liens capitaux avec divers personnages, son parcours émotionnel est aussi riche que percutant. C'est dans un premier temps la relation père/fille, chère à Disney, sur la transmission qui est reprise mais détournée de fort belle manière. En dépit d'une terre prospère et d'un entraînement aux arts martiaux, Raya est formée à protéger et non à faire la guerre malgré les tensions entre tribus. Contrairement à ces dernières, celle de Heart n'est concrètement incarnée que par Raya et son père Benja, manifestement seuls défenseurs de la pierre de dragon même dans les cas les plus graves. Un choix de mise en scène correspondant à la voie pacifique espérée par le chef local, sa préoccupation étant de guérir le monde dans lequel grandiront les enfants de demain, et plus spécifiquement le sien.

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Deux plans qui se répondent mutuellement au cours du film sous-tendent la philosophie dudit dirigeant. Une première fois quand, en infériorité numérique, il plonge son regard dans sa lame, refuse de répondre aux provocations de ses invités et préfère ranger l'épée dans son fourreau. Un bref instant où le reflet de sa fille, qui occupe la moitié de l'arme, lui rappelle son devoir de protecteur et non d'assassin, devant montrer l'exemple et assurer l'avenir des générations. Bien plus tard, c'est au tour de Raya, sous l'emprise de la colère, de revenir à la raison en fixant l'épée dont elle a la charge. Cette fois-ci, seul son visage la remplit, mesurant sa solitude et combien elle détruit tout ce dont elle est censée assurer la sauvegarde. La balance est instantanément renversée, lui faisant prendre la place de l'exécuteur et abusant du pouvoir de la pierre à seule fin que personne ne lui barre la route pour satisfaire son désir de vengeance. Un travail iconographique qui n'est pas sans évoquer celui de Mulan, le studio n'en étant pas à sa première autocitation, mais avec une lecture très différente et pertinente.

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Lors de son court retour à Heart, Raya s'interroge sur la probabilité que son père puisse la reconnaître. Une question à double sens puisqu'au-delà d'être devenue une adulte, elle n'est éthiquement plus la même personne, n'arrivant plus à croire aux mêmes valeurs. Plus implicite, l'enjeu émotionnel ne se résume pas à arrêter le fléau qui frappe le pays mais bien à trouver la solution qui rassemblera les peuples pour que plus jamais le mal ne se réveille. Ignorant au départ le problème, Raya finit par s'en soucier, marchant sur les traces de Benja et devant lui garantir un monde sain et apaisé. Kumandra doit dès lors dépasser le stade d'utopie, redevenir une réalité telle qu'elle l'était autrefois. Dans la lignée des ennemis plus abstraits de leurs derniers films (les personnifications de la colère, de la haine ou des errements à travers la déesse volcanique Te Kā, le virus informatique ou les Esprits de la Nature), Le Druun est une métaphore de la méfiance parfaitement utilisée, né de la discorde entre les humains et indiquant que cette terre était désunie avant même la disparition des dragons.

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Chacune de ses apparitions est judicieusement réfléchie, se réanimant quand l'Homme se dispute la pierre et la met en morceaux, trahissant et réduisant un héritage divin à des querelles de pouvoir; se rarifiant dans les plaines désertiques de Tail comme dans les villages-fantômes de Spine; étant caché dans les recoins de Talon pour servir les méfaits de la despote en place, cette dernière se fondant dans la foule pour piéger les nouveaux-venus; et entourant l'île de Fang, ultime rempart centralisant la peur de l'autre et le besoin maladif de puissance. Le symbolisme ne se fait jamais au détriment de la cohérence, Le Druun n'étant qu'un miroir de la capacité d'autodestruction des humains. Les scénaristes jouent notamment avec cet élément lors de la recherche des chefs de tribus, certains morts par avidité, d'autres remplacés à peine découverts à l'état de statues, voire totalement absents.

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Un dialogue essentiel situé à la fin du deuxième acte évoque, et le qualificatif choisi n'est pas anodin, un monde brisé. À l'image de la carte séparée en cinq zones, chaque territoire emporte avec lui un fragment de la pierre de dragon, croyant que cela lui apportera sécurité et opulence, mais se fourvoyant sur l'origine de la pierre et son but. Nommée L'Esprit de Sisu, elle n'est rattachée qu'à un sacrifice unique alors qu'elle est en vérité issue d'un acte mal interprété, un acte collectif. N'a été retenu de ce dévouement que le nom d'un seul dragon et non ceux de ses frères et soeurs, ignorés par l'Histoire au point que leurs statues soient presque invisibles dans le sanctuaire qui leur est dédié. Créé à partir d'une confiance mutuelle, l'objet est limité à une valeur purement matérielle, les humains s'égarant jusqu'à ne plus reconnaître les fondements de leur propre culture. Des dissensions d'autant plus futiles quand il est révélé progressivement que la seule magie pouvant être absorbée par la dernière dragonne, Sisudatu, est de nature inoffensive.

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Luminescence, métamorphose, création de brume et appel de la pluie sont les pouvoirs hérités de sa famille et porteurs du message d'unité renvoyé par le film. Véritable définition du poisson hors de l'eau, le personnage de Sisu réunit tous les éléments thématiques du récit. Tous attendent d'elle des miracles, y voyant une sauveuse et un être supérieur, alors que le conflit en cours n'est pas le sien. Il ne dépend que des hommes qui ont échoué auparavant à prouver qu'ils étaient dignes de ces créatures. Un fait soutenu par sa place dans l'aventure, influençant les actions de ses proches mais n'agissant pas à leur place. Elle est à l'égal des autres, quelqu'un d'ordinaire, dont le seul fait d'armes qui la rend spéciale est celui d'être une nageuse hors-pair. Là où les dragons sont représentés comme des animaux muets et impassibles, Sisu est tout l'inverse, pleine de vie et de bons conseils. Comme le démontre sa relation touchante avec Raya, le fossé qui les sépare est rapidement ignoré, humaine et dragonne se rapprochant comme de vraies amies sans que leurs espèces ou leurs réputations ne les mette à part.

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À mi-chemin entre la bonne conscience et l'ingénue, la personnalité de Sisu est extrêmement bien retranscrite à travers son design et sa voix. Si elle assez humanisée sous sa forme animale avec des traits simplifiés et expressifs, son apparence humaine met en avant son côté très commun mais avec un soupçon d'étrangeté bienvenu. De petite taille et sans réel attrait, elle se démarque pourtant par sa longue chevelure violette (en vérité sa crinière), sa drôle de dentition et le fait qu'elle ne soit pas à l'aise avec son corps, flottant dans un haut trop grand pour elle et serrée dans un bas trop court. Coincée entre la copine branchée et la tante inadaptée, son visage comme la voix éraillée de son actrice en font une personne sans âge, collant à la perfection à cet entre-deux distinctif. Le choix de Awkwafina est brillant tant le rôle est taillé sur mesure, balançant entre humour moderne (sa misérable tentative d'impressionner sa fan en rappant) et sérieux. L'incapacité du personnage à comprendre la malveillance parasitant Kumandra trouve des réponses habiles entre le comique et le dramatique tout au long du film. Tout comme le contraste entre son statut de légende et son estime de soi. Étant vraisemblablement le seul dragon à avoir un contact aussi direct avec les gens, ses réactions n'en sont que plus attachantes.

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L'espoir généré par Sisu inspire peu à peu Raya à baisser sa garde quand elle se retrouve à la tête d'un équipage de fortune. Acceptant au départ ces alliés de circonstance par simple but utilitaire (voyager par voie fluviale, distraire des gardes, s'échapper en toute discrétion), elle finit par les respecter et les aimer en admettant qu'ils sont comme elle, seuls, orphelins de parents ou de tribus. La cohésion de groupe est d'une efficacité constante, chaque membre compensant à sa manière son chagrin. Boun en entrepreneur polyvalent qui occupe tous les postes à son bord, Tong en prenant sous son aile la petite Noi, ce fameux bébé qui reflète deux idées poussées à leur paroxysme, celle que l'on ne peut se fier à personne, pas même à un nourrisson, et celle que sans parents, les enfants doivent grandir plus vite pour survivre. Un concept absurde et prétexte au gag mais auquel on finit par adhérer et qui n'est pas sans jolies trouvailles (la détrousseuse patouillant le visage de Sisu, flairant quelque chose de suspect sous ces traits, mais étant de suite rassurée en sentant qu'elle a bon coeur).

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Tous apportent leur pierre à l'édifice, permettant à Raya de revoir ses préjugés sans que le script ne cède à la facilité. Aussi pratiques (Boun pour le transport, Noi pour l'infiltration, Tong pour le combat) et volontaires qu'ils soient (tant pour élaborer un plan d'attaque que pour préparer un repas), c'est lorsqu'ils opèrent en fin de film pour évacuer la ville de Fang qu'ils mettent en lumière la force dans l'union. Raya les rejoint plus tard dans un petit plan-séquence où tous sont mis sur un pied d'égalité, s'activant pour sauver le plus de civils en se frayant un passage. Ils sont similaires aux dragons, ni des élus, ni les meilleurs, simplement des êtres valeureux et ce peu importe leur âge, leur sexe ou leur appartenance. Ils ont beau être originaires de terres différentes, soit le motif de crainte mis au centre de l'histoire, la fille de Heart n'y prête plus attention au fur et à mesure qu'elle les recrute. Reste alors une voix manquante pour compléter cet arc.

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Cette voix, c'est celle de Namaari. Très belle réussite du long-métrage, ce personnage gris est étroitement lié au développement de Raya puisqu'elles partagent toutes deux des dilemmes similaires. D'abord de potentielles amies puis des ennemies jurées, les deux jeunes femmes entretiennent une relation amour/haine fondamentale dans l'avancée de l'intrigue. Les réalisateurs confrontent leur humanité dans deux scènes commémoratives fortes où elles s'exposent plus intimement. Lors de la traversée du Cimetière des Dragons, le spectateur se surprend à voir Namaari respecter ce lieu sacré et s'arrêter le temps d'un salut contrairement au reste de sa troupe. Le lien est ainsi fait avec sa première présentation au public où, derrière la manipulation et le mensonge, se cachait une vérité sur sa foi indéfectible en les dragons et même sur l'état réel de Fang, constaté un peu plus tard. Bien qu'aussi conditionnée que les enfants de sa terre, son tiraillement entre ses devoirs et ses convictions en fait une antagoniste très identifiable.

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Sa némésis a droit au même traitement quand, en observant les lourdes pertes de ses compagnons, elle se joint à eux pour honorer la mémoire des disparus. Si le fondu qui fait la transition entre les deux scènes laisse croire que Raya est plus émérite à ramener la paix, son visage apparaissant après celui d'un dragon statufié, la suite des événements va nous donner tort comme à elle. En cédant le rôle d'unificateur à Namaari dans un final tendu, Raya et le Dernier Dragon offre son plus beau morceau de bravoure ainsi qu'une grande leçon d'humilité. La princesse de Fang devient le pendant humain de Sisu dans un ultime sacrifice prouvant que le geste salvateur peut venir de tout un chacun. Amorcée depuis le début du climax où les humains sont abandonnés à leur sort face au chaos qu'ils ont causé, la résolution leur rend enfin le droit de vivre et de coexister avec leurs dieux en nourrissant la pierre de leur propre confiance, réparant ce qui a été brisé.

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La morale sur l'ouverture à autrui tient en priorité sur Raya et Namaari, proches dans leur vénération des dragons mais n'arrivant ni à être honnêtes l'une envers l'autre ni à communiquer à cause de la frustration et de la rancœur qu'elles accumulent. Suivant deux modèles parentaux totalement opposés, leur rage commune atteint son apogée dans le troisième acte quand chacune répond au mal par le mal, poussées par des sentiments négatifs. Un état de fureur comme Disney en montre rarement pour ses héroïnes, la dernière en date ayant l'ascendant sur son adversaire parce que voulant sciemment l'assassiner. Tout ceci renforce la candeur de Sisu tellement les regards de ses deux admiratrices sont éloignés. Alors que Raya la voit sous sa forme la plus fantasque, la vision de Namaari est illustrée à trois reprises par des plans face caméra d'une très grande éloquence. Subjuguée par l'aura de Sisu, le personnage en a les larmes aux yeux et retrouve des émotions de petite fille, ne pouvant la regarder autrement que comme une créature noble, mystique et élégante. Trois interactions qui frappent en plein coeur, la dragonne étant incapable d'éprouver de la haine (sauf à l'égard du jacquier), seulement de la déception dans le pire des cas, et, même après avoir été trahie et tuée, est prête à pardonner.

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Frôlant les frontières de Avatar, Le Dernier Maître de L'AirRaya et le Dernier Dragon épouse entièrement les genres de l'aventure et de la fantasy, évoquant parfois Les Aventuriers de L'Arche Perdue ou encore Nausicaä de la Vallée du Vent, et s'appuie sur un world building très engageant. Le film bénéficie en effet d'une variété géographique très appréciable avec un style architectural et une colorimétrie propres à chaque culture. Les contrastes et l'utilisation des couleurs y sont particulièrement soignés avec un sens du détail remarquable. Que ça soit Heart, vivant en harmonie avec la végétation, avec ses pièces lumineuses; Fang qui se coupe du royaume, abandonnant la nature au profit du bâti et dont la rudesse d'esprit se reflète dans ses constructions géométriques; ou la région portuaire de Talon qui est une importante concentration d'activités humaines. Les idées visuelles sont nombreuses (les tribus mélangées dans la foule durant l'épilogue, la place de la nourriture, l'ancienneté des statues, Namaari qui est le portrait craché de sa mère, l'eau qui est un élément bienfaiteur à travers la pluie, la rivière, la connexion avec les dragons etc...) et la qualité globale est dans le haut du panier de ce que l'animation 3D a à offrir, ce qui n'est pas rien compte tenu des conditions de travail en pleine pandémie.

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Conformément aux promesses de Jennifer Lee de faire appel à de nouveaux talents dans un secteur plus inclusif, Raya et le Dernier Dragon réunit deux cinéastes très différents. L'un habitué aux productions Disney et coauteur de Winnie l'Ourson et des Nouveaux HérosDon Hall. L'autre venant du cinéma indépendant en prises de vues réelles et révélé par son BlindspottingCarlos López Estrada. Soit une première dans toute l'Histoire des Walt Disney Animation Studios. Cette collaboration mène à un parfait équilibre entre savoir-faire dans la continuité de la Revival Era et infusion de sang neuf. Le projet se rapproche dans ses volontés artistiques du tout début des années 2000 où le studio tentait de bouleverser ses codes avec plus ou moins d'adresse. Non-musical, le film se penche vers une réalisation plus souple et réaliste, servie par un découpage dynamique, où les combats sont plus physiques et mieux chorégraphiés tandis que l'impact des coups est palpable malgré l'invisibilité des blessures. Les cadrages sont également plus étoffés pour mettre en valeur les décors, sublimés par une magnifique photographie. Ce qui n'empêche pas quelques amuse-bouche plus originaux ou décalés (l'introduction en marionnettes wayang, la 2D pour le plan d'infiltration, l'action comique à la Kung-Fu Panda).

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Des intentions qui coïncident avec le retour inespéré de James Newton Howard. Le compositeur, qui avait apposé sa patte sur les Disney animés des années 2000, réitère son intérêt de sortir des sentiers battus et signe une bande-originale surprenante, presque expérimentale. Répartissant équitablement l'ensemble entre musiques électroniques et inspirations sud-asiatiques, ses compositions sont un vrai nectar auditif capable de capturer les émotions les plus enfouies comme les plus exacerbées. Tantôt atmosphériques, tantôt épiques, elles délivrent des morceaux d'une incroyable sincérité, le plus mémorable d'entre eux étant le superbe leitmotiv écrit pour Sisu. Le thème en question traduit merveilleusement le frisson ressenti lors de l'élévation du dragon dans les airs puis celui lorsque ses semblables marchent à leur tour dans le ciel après leur réveil.

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Pour finir, le casting vocal est une nouvelle fois irréprochable. Kelly Marie Tran est d'une justesse admirable à chaque instant, tant pour le drame que la comédie, et son duo avec Awkwafina marche du feu de Dieu. Les rôles secondaires ne sont pas en reste, allant de la voix voluptueuse de Gemma Chan à l'énergie plaisante du trio Benedict Wong / Izaac Wang / Thalian Tran ou la sagesse de Daniel Dae Kim. Du côté de la version française, en soi plutôt bonne, il y a à boire et à manger. Si Émilie Rault est tout à fait convaincante en Raya, Géraldine Nakache échoue à reproduire la cocasserie du personnage, se débrouillant un poil mieux sur les dialogues sérieux que sur les blagues qui tombent souvent à plat. Les autres comédiens s'en tirent bien, avec parfois de très bonnes idées de cast (la Namaari plus hautaine et glaciale de Jade Phan-Gia) à l'exception des stars sollicitées sur le doublage (Frédéric Chau pas foncièrement mauvais mais à la voix un peu trop figée et aux intonations maladroites, Anggun trahie par son accent).

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Pour un film qui parle de faire le premier pas, Raya et le Dernier Dragon tient sa parole et n'annonce que de belles choses pour le futur des studios d'animation Disney. Mené tambour battant et empreint d'un optimisme communicatif, ce divertissement haut de gamme ne laisse qu'un seul regret, ne pas pouvoir rester plus longtemps à Kumandra. Plus orienté vers l'action et on ne peut plus abouti en terme de fabrication, ce nouveau film d'aventures est un excellent ajout à une filmographie de plus en plus resplendissante.

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